Cap Levillain - Cape Levillain

Première page du rapport de mission de Stanislas Levillain
Première page du rapport de mission de Stanislas Levillain, mission du 28 prairial an IX (17 juin 1801), insérée dans le journal de Hamelin.
Archives nationales de France, MAR/5JJ/41/230.
Source : Archives nationales de France.

Stanislas Benjamin Levillain, parfois orthographié Le Vilain par Hamelin et Le Villain par Baudin, avait déjà accompagné Nicolas Baudin lors d’une précédente expédition aux Antilles, à bord de La Belle Angélique. Il embarqua ensuite sur Le Géographe comme aide-zoologiste, avant d’être transféré sur Le Naturaliste, dont l’équipage ne comptait plus de zoologiste après le débarquement volontaire de Bory de Saint-Vincent et de Désiré Dumont à l’île de France, au début de l’année 1801.

Au cours de ses missions à la baie du Géographe, autour de Rottnest Island et sur l’île Dirk Hartog, Levillain recueillit et naturalisa de nombreux spécimens destinés au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Ses collectes comprenaient notamment des oiseaux — pétrels, cormorans, damiers, huîtriers — ainsi que de nombreux coquillages. De retour de sa mission sur l’île Dirk Hartog, il note dans son journal, le 5 thermidor an IX (24 juillet 1801) :

« Ce jour, je me suis occupé de faire une grande caisse pour le Muséum, contenant environ une douzaine de marteaux blancs, deux tonnes de diverses couleurs, six ou sept bénitiers ou tuillées, diverses coquilles bivalves bien colorées, des éponges, des serpents de terre et d’eau, diverses vis, un grand pétrel noir, quatre damiers, un cormoran à ventre blanc, un oiseau nommé par les marins le cordonnier, deux huîtriers noirs à bec, yeux et pattes rouges, diverses moules, une grande couronne d’Éthiopie dans le meilleur état possible, et beaucoup d’autres espèces. »

La baie du Géographe : La disparition de Vasse et la perte de Kismy

Levillain avait été profondément affecté par les événements survenus à la baie du Géographe entre le 19 et le 23 prairial an IX (8-12 juin 1801), marqués par la disparition du matelot Vasse et par la perte de son chien Kismy. Dans son journal, il laisse transparaître une émotion très vive devant le récit du naufrage de la chaloupe du Géographe et de la mort du marin, emporté par la lame après avoir déjà été sauvé à deux reprises. Il écrit que son « cœur est serré » et qu’il ne peut retenir ses larmes.

À cette émotion suscitée par la mort de Vasse s’ajoute une peine plus intime encore : la perte de Kismy, son chien, qu’il avait prêté par complaisance à Milius. Effrayé par la lame, l’animal n’avait pu être rembarqué et avait dû être abandonné sur le rivage. Levillain le décrit comme son « plus fidèle ami », un animal doux, caressant et aimé de tout l’équipage. Cette disparition n’est pas seulement affective ; elle touche aussi directement à son travail de zoologiste. Levillain souligne en effet qu’un chien était indispensable pour rapporter des quadrupèdes, du gibier des marais ou des oiseaux aquatiques abattus dans l’eau. Cette page du journal révèle ainsi une sensibilité particulièrement personnelle, où le deuil d’un marin, l’attachement à un animal compagnon et les nécessités pratiques de la collecte zoologique se mêlent étroitement.

Autour de Rottnest Island : le naufrage de la chaloupe

C’est donc un Levillain déjà éprouvé par la mort, la perte et les difficultés concrètes du travail naturaliste en terre inconnue qui repart, quelques jours plus tard, pour une nouvelle reconnaissance. Le 28 prairial an IX, Hamelin « expédie la chaloupe, sous les ordres de l’aspirant Milius, accompagné du zoologiste Le Vilain et de l’aspirant Giraud, pour aller reconnaître l’île qui nous reste dans la partie du sud et l’étendue des récifs qui sont autour d’elle et entre elle et l’île Rottnest ». L’identification précise de cette île demeure incertaine : il pourrait s’agir de Garden Island ou de Carnac Island. Hamelin précise encore : « Je l’ai fait armer de vivres pour deux jours, avec ordre de revenir ce soir ou demain. »

Le rapport de mission de Levillain, ainsi que les pages de son journal consacrées à cette reconnaissance, mêlent observations zoologiques, description du milieu naturel, reconnaissance côtière et récit de survie. Parti avec l’officier Milius, Levillain observe une faune abondante, dominée par les « ours marins », c’est-à-dire des otaries ou des phoques à fourrure, que les hommes voient, tuent et consomment en grand nombre. Il note aussi la présence de corbeaux plus grands que ceux d’Europe, d’une buse, de canards sauvages, ainsi que d’une belle pie de mer noire, au bec, aux yeux et aux pattes rouges, tuée par Milius.

Ses observations portent également sur la végétation et sur la nature du terrain : bois odoriférants, grande bruyère arborescente, mousses abondantes dans l’intérieur des forêts, sol sablonneux. Plus tard, sur le rivage, il signale la découverte d’un gros morceau de succin ou d’ambre, trouvé près des débris d’un grand poisson qu’il suppose être une baleine. Ces remarques montrent le regard d’un zoologiste attentif aux espèces rencontrées, mais aussi aux indices matériels laissés par le milieu côtier.

Le rapport prend cependant rapidement la forme d’un récit de péril. Après avoir laissé dans une bouteille une note attestant leur passage sur l’île, les hommes reprennent la mer vers cinq heures du soir. Pour éviter une vaste chaîne de récifs, la chaloupe court vers la grande terre, mais une tempête survient pendant la nuit. L’embarcation manque de chavirer et se remplit à plusieurs reprises, tandis que les chaloupiers, épuisés, restent endormis. Milius fait jeter le grapin près d’une grande falaise de sable ; le lendemain, le grand mât casse et, vers neuf heures, la chaloupe fait naufrage.

Tous parviennent à se sauver, mais la situation devient rapidement critique. Les naufragés doivent trouver du feu, de l’eau et de la nourriture, et survivre plusieurs jours dans un camp improvisé, exposés au froid, à la faim et à la crainte des animaux ou des habitants du pays. Le zèle de Milius manque de lui coûter la vie lorsqu’il tente de sauver la chaloupe, alors que les hommes ne lui obéissent plus. La petite troupe, affaiblie, cherche des graines comestibles dans les plantes, mais manque de s’empoisonner avec une graine qui, une fois cuite, a l’odeur et le goût de la châtaigne. Levillain est le plus gravement atteint : il souffre de vomissements violents, risque de mourir et conservera longtemps de cruelles coliques.

Cette épreuve prend, dans son récit, une intensité particulière, car elle réveille chez Levillain le souvenir intime et douloureux d’un naufrage familial : son père et son frère avaient péri en mer. La catastrophe vécue sur cette côte australienne ne relève donc pas seulement de l’incident maritime ; elle ravive une mémoire personnelle du deuil et donne au rapport une tonalité profondément humaine.

Après plusieurs jours d’attente, des secours arrivent enfin du bord. Les ouvriers réparent la chaloupe, les naufragés organisent leur camp, pêchent des coquillages, cherchent de l’eau, entretiennent des feux et laissent à leur tour, dans une bouteille, une notice relatant leur naufrage sur cette côte. Lorsque la chaloupe est remise à flot, au prix de plusieurs heures d’efforts, le retour au navire se fait dans une émotion intense : les hommes rentrent à bord avec des larmes de joie, embrassant leurs camarades, qui les croyaient perdus. À travers ce rapport, Levillain apparaît à la fois comme zoologiste attentif aux espèces rencontrées, observateur du milieu naturel et témoin direct d’une expérience de naufrage qui transforme une mission scientifique en récit de survie.

L’île Dirk Hartog : coquilles et interrogation géologique

Sur l’île Dirk Hartog, Levillain s’interroge sur l’origine de l’abondance des coquilles observées dans la partie septentrionale de l’île, qui présente des reliefs marqués, avec des falaises calcaires et des hauteurs importantes. Il écrit :

« On remarque sur cette partie de l’île beaucoup de coquilles de la famille des bénitiers ou tuillées, d’une grosseur assez grande, de même que plusieurs autres espèces de coquilles de mer. Comment sont-elles venues sur cette énorme montagne ? Y ont-elles été jetées par la mer dans les gros temps, ou apportées par les oiseaux, ce qui n’est guère vraisemblable ? »

La remarque de Levillain est caractéristique des interrogations qui accompagnent, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, l’émergence de la géologie comme discipline. En découvrant, sur une hauteur qu’il qualifie d’« énorme montagne », des coquilles appartenant à la famille des bénitiers, ainsi que d’autres espèces marines, il se pose l’une des questions fondatrices des sciences de la Terre : comment expliquer la présence de restes marins loin du rivage actuel, et parfois à des altitudes qui semblent exclure l’action ordinaire de la mer ? Son hésitation entre le transport par les tempêtes et une cause extérieure peu crédible témoigne d’un moment de transition intellectuelle, où l’histoire de la Terre commence à être pensée à partir des traces matérielles inscrites dans les paysages.

Plutôt qu’un dépôt récent dû aux tempêtes ou aux oiseaux, hypothèse que Levillain juge lui-même peu satisfaisante, ces coquilles peuvent aujourd’hui être comprises comme les vestiges d’anciens dépôts littoraux ou marins, intégrés aux formations sableuses et calcaires de l’île. Dirk Hartog Island est en grande partie constituée de sables carbonatés et de calcaires dunaires issus de fragments de coquilles, de coraux et d’autres organismes marins. La présence de coquilles en hauteur renvoie ainsi moins à une irruption ponctuelle de la mer qu’à l’histoire longue des variations du niveau marin, de l’accumulation des sables coquilliers, de leur remaniement par le vent et de leur consolidation en reliefs calcaires.

Mort de Levillain et destin des collections

Six mois plus tard, Levillain succomba à la dysenterie. Baudin note dans son journal que, le 23 décembre 1801, Hamelin lui signala la mort du citoyen Le Villain, embarqué comme aide-naturaliste, après avoir été atteint de dysenterie durant son séjour à Timor. Baudin le décrit comme un homme « doux, affable et de bon naturel ».

Le 5 février 1802, Baudin évoque également la spoliation des collections de Levillain par des membres de l’équipage. Selon le récit de Péron, cet épisode permit à des officiers britanniques, lors de l’escale du Géographe à Port Jackson, de récupérer certains spécimens rares collectés par le zoologiste et de les envoyer dans des musées britanniques, au grand mécontentement de Péron, des frères Freycinet et de Ransonnet, et malgré la demande adressée par Baudin au gouverneur King pour obtenir leur restitution. Cependant, parmi les 1 021 peaux d’oiseaux rapportées par l’expédition Baudin, Louis Dufresne, taxidermiste au Muséum national d’Histoire naturelle, monta plusieurs cormorans ainsi que de nombreux autres oiseaux australiens collectés par Levillain et ses collègues Maugé et Lesueur.

Références

Jansen, J. (2018). The Ornithology of the Baudin Expedition (1800–1804).

Journal de Stanislas Levillain, 28 prairial an IX (17 juin 1801), Archives nationales de France, MAR/5JJ/52, p. 20-22.

Journal de Stanislas Levillain, The Baudin Legacy Project: https://baudin.sydney.edu.au/wp-content/uploads/2019/07/levillainANF5JJ52french.pdf